Quelque chose brille chez Laetitia Sadier !

Le 27 septembre dernier je me rendais chez Walrus, le disquaire situé rue de Dunkerque à Paris, pour rencontrer Laetitia Sadier pour la sortie de son 3ème album Something Shines qui est sorti le 22 septembre chez Drag City/Modulor. Je ne cache pas que j’avais cette petite appréhension, ma deuxième interview et je rencontre Laetitia Sadier, ex Stereolab, Monade… bref, je respire un bon coup et je pars à la rencontre de cette nana qui dégage une sérénité qui impose un respect. Something Shines, un album lumineux teinté d’espoir malgré la société qui y est dénoncée, celle du spectacle, celle que décrit Guy Debord dans La Société du Spectacle en 1967, tout un programme donc, on va tenter d’en savoir plus !

walrus

Mag : J’ai lu dans différents communiqués de presse que ton album avait été enregistré en neuf mois avec différents musiciens, j’aimerais bien que tu nous en dises plus, à savoir avec qui as-tu collaboré, comment s’est passé l’enregistrement de l’album ?

Laetitia : ça s’est d’abord fait chez mon ami David Thayer qui fait parti des Little Tornados. Il a une collection d’orgues super alors on a commencé comme ça, j’avais déjà écrit tous les morceaux, enfin quasiment tous, y’en a qui sont venus ensuite. On a posé les clics et les claviers et de fil en aiguille on a continué pendant neuf mois. J’ai enregistré chez moi, toute seule, et Emmanuel Mario, qui est aussi mon batteur, a produit le disque, on l’a mixé ensemble mais il apporte sa patte, bien à lui ! Après j’ai demandé à Armelle Pioline de faire une partie de clavier sur Echo Port, et Mocke de Holden, aussi a mis sa patte. En fait, quand on a enregistré la première chanson, qui s’appelle Quantum Soup, c’était un truc complètement ouvert, et je me suis dit, j’entends la guitare de Mocke, il faut qu’on lui demande de jouer !

M : Les thèmes que tu abordes aussi, j’ai lu, entendu que tu t’étais inspiré de la Société du Spectacle de Guy Debord…

L : Guy Debord c’est super mais je pense qu’il n’a rien inventé puisque j’écoutais un programme l’autre jour où ils parlaient de Gunther Anders, qui est précurseur à Guy Debord. Beaucoup des idées de Guy Debord venaient de Gunther Anders. Mais c’est sûr qu’il a été beaucoup plus médiatisé que Gunther Anders, et en plus Debord c’est très difficile à lire !

M : Justement, j’avoue n’avoir jamais lu son essai, j’en ai entendu parler…

L : C’est génial ! Si tu arrives vraiment à te concentrer et à dériver le sens, c’est fantastique !

M : Je suis quand même allée lire sa thèse dans les grandes lignes car j’ai souligné que tu en citais des passages The Scene Of The Lie et Oscuridad aussi… tu poses beaucoup de questions par rapport à notre société, son aliénation, à travers ton album.

L : The Scene Of The Lie particulièrement c’est l’idée que la société du spectacle va tout faire pour écraser le passé et le futur historique, il ne faut surtout pas qu’on se souvienne de ce qu’il s’est passé. Je ne suis pas très forte en histoire mais plus j’en apprend, plus je me dis que c’est aberrant ce qu’il s’est passé, ce qu’on laissé passer, faire…

M : Peut-être qu’on reproduit les faits indéfiniment, finalement l’histoire se reproduit…

L : Je ne trouve pas que l’histoire se reproduit particulièrement, je pense que chaque fait est différent, unique et ne se reproduira jamais. Mais c’est vrai qu’il y a des patterns, quand il y a une crise économique on va chercher un bouc émissaire pour ne pas prendre la responsabilité de ce qu’il se passe. La crise économique n’est pas arrivée de nulle part. D’ailleurs je pense que ce n’est pas une crise économique, c’est une guerre, qui est menée par les ultras-riches ! C’est le thème de Oscuridad, les ultras-riches qui pompent l’argent aux pauvres !

M : Oui et il y en a de plus en plus, c’est une guerre financière et même nos politiques n’ont plus de pouvoir…

L : Alors ça aussi, nos politiques n’ont plus de pouvoir parce que plus personne ne croit en la politique. Je pense que ça doit être énorme pour un président d’avoir des millions de personnes qui votent pour toi, te donnent leur confiance, c’est immatériel mais c’est un mouvement populaire, du genre, ok je te fais confiance mais alors tu agis en mon nom. Mais toute cette notion a disparu car on ne fait plus confiance en la politique, c’est notre drame !
Et c’est là où le fascisme par exemple gagne du terrain… et ce que j’observe aussi aujourd’hui c’est qu’on est complètement passif vis-à-vis de ça, et moi, ça me rend dingue ! Et on en revient à la société du spectacle, on est juste des spectateurs de ce qu’il se passe, sans réagir.

M : Peut-être qu’on ne sait pas quoi faire…

L : ça c’est sûr ! Et c’est là où mon album n’est pas défaitiste, ni triste, c’est que l’humain est créatif, il est malin… et il faut espérer pour l’humanité que la population va se dire, putain mais on ne va quand même pas refaire le coup du fascisme, de l’intolérance, parce que ça ne rime à rien. Mais on n’y arrivera pas tant que le dernier des retardataires n’aura pas compris ça, on est sur le même bateau !

M : Pour revenir à la musique… tu as une sacrée carrière, Stereolab, Monade, des collaborations… en fait tu t’arrêtes jamais, c’est quoi ton rapport à la musique, c’est assez passionnel !

L : Oui, j’ai rencontré Tim, j’avais 19 ans et j’avais qu’une envie c’était de faire de la musique. Je ne jouais d’aucun instrument, je n’avais jamais fait de musique et je voulais chanter ! Et après ça été l’aventure !

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M : Une grande aventure, j’ai vu que tu t’étais mis aux cuivres aussi…

L : Oui mais j’ai arrêté, pour bien en jouer il faut en jouer tous les jours et je me suis dit, non la guitare c’est plus important. Mais par contre, un jour j’aimerai bien faire une fanfare, avec que des femmes ! Et c’est marrant, j’ai rêvé d’une fanfare à Brighton, que des nanas qui jouent Fever, et j’étais en transe. Quelques semaines plus tard j’étais à Paris, place de l’Opéra, une fanfare avec que des hommes !

M : Ton album est très riche, j’ai entendu de la pop, du son 60’s, krautrock, parfois lounge, y’a pleins d’influences, j’ai pensé à April March…

L : On est de la même famille, avec Bertrand Burgalat, du label Tricatel. Mais sinon, en ce moment je suis à fond dans Moodoïd ! C’est sublime ! Ils sont forts, leur musique est très riche, c’est guidé, c’est incroyable ! C’est très Fuck you everybody ! Y’a un côté comme ça, et ce n’est pas prémâché pour plaire, c’est vraiment d’abord on va vous mettre un bruit super bizarroïde et si vous passez les 15 secondes, vous aurez… tu vois ?

M : Ouais, ben du coup tu réponds à une autre de mes questions, ton coup de cœur de cette année…

L : C’est Moodoïd !

M : Et c’est vrai que du psyché chanté en français c’est plutôt rare.

L : Et surtout, c’est un bon exemple de self-determination, de pouvoir dire, ça c’est moi mais sans être dans l’égo. C’est positif, c’est une force de vie ce groupe que j’ai vu sur scène. Ça fait tellement du bien, quand je les vois je suis rechargée. Ils sont vraiment dans le Eros plutôt que dans le Thanatos qu’on se pète à longueur de journée dans tous les médias.

M : C’est très lumineux en fait !

L : Voilà, c’est ça !

M : Est-ce que tu as des références littéraires aussi, tu évoques Guy Debord dans ton album mais as-tu des auteurs favoris ?

L : J’aimerai lire plus mais je suis dyslexique. Je lis quand même mais je ne peux pas dévorer les livres, ça m’énerve ! Et puis aussi ce que je lis c’est toujours trop dur pour être dévoré. En ce moment, je lis un livre qui s’appelle Dolce Vita: 1959-1979, de Simonetta Greggio. Je m’intéresse beaucoup à l’Italie en ce moment, parce que j’y suis allée pas mal de fois l’année dernière et je suis tombée amoureuse de l’Italie, moi qui résistais pendant toutes ces années… elle m’a eu !

(On a un petit peu parlé de l’Italie, origine oblige pour ma part… la nourriture, les gestes exagérés, expansifs, la langue, ce phrasé chantant que Laetitia aime beaucoup…. Du coup elle me parle de la musique là-bas)

L : Je suis raide dingue de Giorgio Tuma, c’est super beau ! La chanson Release From The Center Of Your Heart, c’est une chanson de Giorgio Tuma. Y’a une vraie scène en Italie !

M : Et le dernier disque que tu as acheté, désolée, curiosité de disquaire !

L : Ben c’est Moodoïd ! (je m’en serais douté…)

M : Pour finir, qu’est ce que tu nous réserves pour la suite, l’album est sorti, tu vas faire une tournée ?

L : Oui on va faire une tournée en Europe, pour l’instant on n’a pas de date sur Paris, on a une date sur Bordeaux, c’est tout pour la France.

M : Ce serait cool quand même qu’il y ait une date sur Paris ! (sérieux ! Une seule date en France !) Sinon tu vas tourner où ?

L : Au mois de novembre, on aura beaucoup de dates en Espagne, un peu en Allemagne, à Bruxelles, deux en Suisse. J’ai une belle tournée européenne et après on va faire l’Angleterre !

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Alors en attendant une date parisienne, nous avons eu la chance d’assister à un showcase digne de ce nom, devant un public compact et captivé par la présence solaire de Laetitia Sadier, seule avec sa guitare, son phrasé qui n’appartient qu’à elle et ses mélodies envoûtantes. Tout ça me fait penser que mon collègue de plume musicale, Davcom m’a fait découvrir un album, celui des Soundcarriers,(dont la chronique est à lire ICI), qui pour les adeptes de ce genre de sons est une pure merveille, à découvrir en même temps 😉 ! Mais je m’égare, les copains de Froggy’s Delight était là eux aussi pour faire une captation live de ce moment, hâte de revivre l’instant !

Le nouvel album de Laetitia Sadier, Something Shine, est sorti le 22 septembre chez Drag City/Modulor et je vous invite très fortement à vous le procurer au plus vite par ICI !

Remerciements : Merci à Ophélie Surelle de la promo Modulor pour son accueil, à Laetitia Sadier pour sa gentillesse et ce moment d’échange et au disquaire Walrus pour avoir organisé ce showcase !

Cette interview a été publiée à l’origine sur le site Addict Culture.

 

Author: Mag Chinaski

«La vie sans musique est tout simplement une erreur, une fatigue, un exil.» Friedrich Nietzsche

  

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